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Onze témoignages
L'alcool est solitaire, pas l'abstinence
FEMMES et hommes sortis du stade actif de la maladie de quelques mois à plusieurs décennies (quarante ans pour l'un d'entre eux), décrivent leur descente aux enfers, leur prise de conscience du naufrage et leur sevrage, la vie sans alcool. Loin des caricatures de l'ivrogne insortable, misérable et marginal, ces portraits montrent à quel point la dépendance à l'alcool peut s'installer sournoisement, à quel point le sevrage et l'abstinence sont des chemins tortueux et pavés d'embûches. Philippe Batel, psychiatre qui dirige l'unité de traitement ambulatoire des malades addictologiques (UTAMA) de l'hôpital Beaujon, à Clichy, analyse les mécanismes à l'oeuvre dans la mise en place de chacune de ces dépendances et commente ces cheminements vers l'accès aux soins.
Chacune de ces histoires est bien sûr très différente des autres, trajectoire personnelle, milieu d'origine, formation professionnelle, accidents de la vie, même si certaines caractéristiques semblent mieux partagées, fragilité émotionnelle, banalisation de la consommation d'alcool dans l'enfance, par exemple. Certains ont d'autres dépendances (autres toxiques) ; un des témoignages est celui d'un couple de « codépendants » : lui est alcoolique, elle, abstinente mais codépendante de l'addiction de son compagnon. Quelles que soient les spécificités de chacun, la trajectoire est souvent la même, celle que raconte Jacques-Marie : de l'alcoolisation festive et épisodique à la dépendance jusqu'au moment «où il faut se débarrasser de tout ce qui s'interpose entre soi et la bouteille. Quand on a été alcoolique dépendant, on a franchi une limite et, après, il faut en faire son histoire, on ne revient pas en arrière.» Mais le chemin est escarpé pour sortir de ce qui, à lire ces témoignages, est vraiment un enfer dont les rescapés ne sont pas si nombreux : un an après le traitement de la dépendance, un tiers des sujets rechutent, un tiers sont en rémission partielle et un tiers en rémission totale, rappelle Philippe Batel.
A chacun ses moyens. L'idée du livre revient à Serge Nédélec, journaliste et lui aussi ancien patient du service de l'UTAMA, où il a créé et anime aujourd'hui un groupe de parole. Son objectif, outre un témoignage de reconnaissance vis-à-vis de tous ceux qui l'ont aidé à sortir la tête hors de l'eau, était de montrer l'éventail des recours et des aides disponibles. Ces témoignages de personnes qui ont connu des troubles importants d'alcoolisation et qui ont, chacune à son rythme, trouvé une voie pour s'en libérer, sonnent juste. Ils montrent bien qu'il est possible d'être simplement buveur excessif pendant longtemps avant de devenir alcoolodépendant, réalité souvent obérée. Ils soulignent aussi de manière convaincante la première réalité s'imposant à tout malade alcoolodépendant désireux de se soigner : l'abstinence totale et définitive est l'unique chemin pour parvenir à reconstruire un nouveau mode de vie. Pas de recette magique, mais des moyens divers à privilégier, des alliés et des soutiens à choisir selon la personnalité de chacun : traitements médicamenteux, groupes de paroles, associations d'anciens buveurs, psychothérapies. «Le malade alcoolique a sans cesse besoin d'être rassuré sur le fait qu'il ne lutte pas tout seul contre l'alcool», écrit Serge Nédélec, qui affirme aussi que, s'il n'y a pas de drogués heureux, il existe indubitablement des abstinents qui le sont. Le plus difficile, mais aussi la seule garantie de réussite, étant bien sûr de trouver un autre but à sa vie que la recherche d'alcool ou de drogue.
La seconde partie de l'ouvrage propose des conseils, recense les ressources disponibles, expose les points pour repérer l'usage nocif d'alcool, dont rappelle, Philippe Batel, l'évolution logique pour le consommateur est l'évolution vers l'alcoolodépendance. La France, souligne-t-il, compte cinq millions d'alcoolodépendants et buveurs excessifs ; 30 % des accidents mortels de la circulation sont le fait de l'alcool, ainsi que de 10 à 20 % des accidents du travail.
Un ouvrage à recommander aux patients victimes de troubles de l'alcoolisation et à leur entourage.
> Dr CAROLINE MARTINEAU
« Alcool : de l'esclavage à la liberté », Serge Nédélec, Philippe Batel, éditions Demos, 266 pages, 20 euros.
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