Cheminer vers la sobriété, y accéder et vivre au mieux
Dans ma mémoire, ma mère l’employait souvent au sujet du langage de mon père, de fait, elle le comprenait peu.
Dans un livre de ma jeunesse, j’ai lu qu’il provenait de la guerre 1870 où certains Bretons furent passés par le peloton d’exécution pour leur langage similaire à celui de l’ennemi. « Ya » en breton et en allemand veulent dire oui, à une époque, en des lieux où les interprètes manquaient cruellement.
Aujourd’hui baragouiner signifie parler mal une langue, l’estropier en quelque sorte, il est synonyme de sabir ou de jargon. Avec menhir et dolmen, c’est l’un des très rares mots français formés à partir de ceux de la langue de mes ancêtres, que je n’ai pas apprise, par peur de devenir un mauvais Français ou la honte de mon milieu d’origine, dans les deux cas une forme de traumatisme de l’enfance que j’ai du mal à transcender. A mon atterrissage en région parisienne au milieu des années 80, le Baragouin, rue Tiquetonne, était un haut-lieu de rendez-vous des Bretons de Paris et autres Celtes en voyage, qui venaient y noyer leur chagrin ou célébrer des victoires du quotidien à force de biere éclusée au son de la Cornemuse et du Biniou coz ou vraz selon les humeurs du patron.
Pourtant l’origine de ce mot suscite toujours des débats chez les linguistes. Pour les spécialistes du breton, gwin, c’est le vin, mais c’est aussi le pluriel de gwenn qui veut dire blanc, ce ne serait alors plus le sang et le corps du Christ mais seulement le corps qui serait par là invoqué. Pour d’autres1, le mot proviendrait plus sûrement de barbaracuinus, littéralement le petit barbare en latin, mot lui même issu du grec désignant celui qui parle une langue grossière que l’on ne comprends pas. Paradoxalement, en langue bretonne, le mot baragouin : gregach signifie le grec, la boucle est bouclée et l’incompréhensible n’est pas forcément barbare !
Quoiqu’il en soit, ce mot fleure bon la colonisation, les bars où circule la mauvaise haleine, l’incorrect et l’inintelligible, le ragoût de piètre qualité et la vinasse, le bredouillage et le bégaiement de tous ces êtres estampillés de l’étiquette de bas étage que l’on ne peut écouter et recevoir. Ce mot sort du ventre de la terre et y retourne implacablement et ne peut s’élever au dessus de la danse des mots timidement échangés mais incompris qu’il désigne à merveille. On ne baragouine pas dans les salons de la bourgeoisie parisienne. Baragouiner véhicule de l’exclusion et de la honte, ce mot établit une hiérarchie qui renvoie à l’entre-soi de ceux qui partagent les mêmes codes, il entérine l’incommunicabilité avec l’autre, sépare celui qui sait, celui qui connaît et qualifie la langue de l’Autre pour la rejeter hors de la civilisation, qui n’est en fait que la sienne, à défaut de faire l’effort de la comprendre ou de l’interpréter. Baragouiner incarne les limites du ghetto de l’imaginaire de la langue dite française mais renvoie ceux qu’ils désignent à leur réalité indiscible et incommunicable.
1 Gilles Ménage, Dictionnaire étymologique de la langue françoise (1750) à l'article Baragouin